samedi 18 mai 2019

Guide de survie du généalogiste en milieu... normal



La généalogie c’est bien. Mais ça nous transforme un peu… Quand le généalogiste est en société, il est alors l’objet de curiosité, entre fascination et répulsion.

L’an dernier mon frère s’est marié et j’ai été son témoin. Ravi du mariage et d’être choisi pour témoin, il m’est quand même venu une pensée bizarre que je ne partage qu’avec vous, chers lecteurs. J’allais signer sur un acte de mariage.
Oui. J’allais être témoin.
Et j’ai pensé à ces générations futures qui, faisant de la généalogie, me noteraient en témoin de mariage. Du coup, quand j’ai signé, en mairie et à l’église, j’ai fait une belle signature pour la postérité.

Si je dis ça à mon frère, pour qui la généalogie est la lubie de son frère, il va me regarder étrangement, lever un sourcil puis, après hésitations, me dire : « Hein ? J’ai rien compris. »

Car nous sommes bizarres. Les généalogistes sont bizarres.

Les gens normaux, quand vous dites que vous faites de la généalogie, vous posent des questions comme : 
« T’es remonté jusqu’où ? »
« Tu descends de Jeanne d’Arc ? parce que moi, oui »
« T’es noble ? »
« Pourquoi tu fais ça ? Tu veux hériter de quelqu’un ? »
« C’est quoi l’intérêt ? »
« Et sinon, tu peux me passer le sel ? »

Et faut surtout pas répondre sérieusement. Ni se moquer. Ni bouder. Dans l’idéal, faut prendre un air détaché et dire que c’est un passe-temps, que non, c’est une légende j’ai pas de blog.
Ou dire, sur un ton hipster : « oui, je m’intéresse à l’anthropologie familiale à l’époque moderne, aux systèmes d’alliance en zones rurales et urbaines ; d’ailleurs, tu savais que tatie Ursule était née à Roquefort-la-Bédoule et pas à Althen-les-Paluds ?!!! Dingue hein ! C’est qui ? Euh… »

C’est la raison pour laquelle cet article me semble important. Donner les clés au généalogiste pour interagir avec le Monde Normal, celui des non-initiés.
Faut être compréhensif. Quand l’oncle Ernest vous parle de sa passion pour les sifflets imitant tous les oiseaux, dont la Talève sultane ! et que vous levez les yeux au ciel en priant pour être foudroyé, il faut vous dire que vous pouvez avoir le même effet sur les autres, y compris tonton Ernest !!

D’où quelques conseils, à suivre pour votre propre sécurité.

1.       Si on vous pose une question sur la généalogie, pensez que la personne en face a peut-être une curiosité limitée.
Si au bout d’un quart d’heure, vous répondez toujours à la question et que votre interlocuteur a un regard vide, arrêtez-vous immédiatement. Même si vous êtes au milieu d’une phrase car de toute façon, personne écoute. Si l’autre sourit et vous répond « c’est intéressant », surtout, surtout !!, ne pensez pas que ça veut dire « dis m’en plus ».

2.       Si on ne vous pose pas de question sur la généalogie, n’y répondez pas.
Ca paraît absurde, mais non. Ou peut-être. Enfin, bon…

3.       Tout sujet de discussion n’est pas l’occasion de placer une anecdote généalogique.
Ainsi, si votre interlocuteur a passé de ravissantes vacances à Locmariaquer, inutile de préciser qu’une cousine au 7e degré y a vécu de 1726 à 1729 et de raconter ensuite toute sa vie, y compris que la brave Perrine Leglouec s’est mariée avec son cousin et qu’il a fallu une dispense de consanguinité du 3e au 4e degré, d’ailleurs vous savez comment ça marche en droit canonique ? Je vais vous dire.

4.       Photographier des tombes pour sauvegarder le patrimoine, c’est bien. Attention de ne pas le faire au moment d’un enterrement.
Tout est dans les deux phrases ci-dessus. Je précise : même si c’est l’enterrement de la belle-mère, c’est pas une raison.

5.       Si on vous dit que la généalogie c’est pour les vieux, que ça sert à rien ou autre, restez zen.
Pensez d’abord positivement, que vous êtes dans la nature à l’ombre d’un majestueux arbre aux ramifications multiples. Puis… non en fait, je conseille le crochet du droit. C’est un blog de généalogie ici, je vais pas donner des conseils de survie pour les non-initiés ! Le temps du dialogue viendra plus tard avec les échanges de politesse, La généalogie ça sert rien, Parce que toi tu sers à quelque chose ?, Je suis ta mère !, etc. Bref.

6.       La généalogie étant une passion old-school, rajeunissez-la.
Live-twittez l’atelier de paléographie du vendredi, deuxième du mois, à la salle des fêtes de Beaumont-de-Pertuis.
Faites une vidéo avec des filtres Snapchat en direct des AD avec l’archiviste. Je conseille la licorne qui vomit de l’arc-en-ciel.
Partagez sur Facebook cet article. C’est pour vous que je dis ça.
Si vous allez dîner chez vos parents, restez sur votre téléphone pour échanger des messages blasés avec vos potes généalogistes sur WhatsApp « J’suis chez les parents. Trop la lose. Vivement qu’j’me casse. T’es dispo ce soir ? Sérieux, ça s’rait cool qu’on se fasse une soirée mise à jour des sources Hérédis »

En somme, suivez ces conseils pour votre propre bien-être. Ou alors, faites ce que vous voulez, à vos risques et périls !
Si vous avez des suggestions pour le Guide de survie, n’hésitez pas à les partager en commentaire, ici ou ailleurs, ou par télépathie si vous aussi vous êtes blasés d’écrire parce que franchement, écrire ça fait tellement 2014, c’est mieux YouTube.

Merci de m’avoir lu et à très vite pour un autre article futile à votre survie !

seth meyers thank you GIF by Late Night with Seth Meyers

lundi 6 mai 2019

Les amours déçues : quand la famille s’en mêle


Aujourd’hui, chers lecteurs, parlons un peu d’Amour. Car dans neuf mois c’est la Saint-Valentin !
L’amour n’est pas toujours réciproque, c’est un fait. Mais, même lorsqu’il est réciproque, la famille peut intervenir, dire nein ! et vos espoirs deviennent désespoir. Sur cette note joyeuse, allons-y !

L’argent

Mon aïeul (trisaïeule même !) Mathilde Patte est née en 1859 aux Pays-Bas. Sa famille y était dans le négoce de vins et spiritueux. Du moins son père ; le frère de celui-ci était dans la ganterie. Une bonne famille bourgeoise qui était de Valenciennes, quoi ! Et elle était amoureuse ! Oui, amoureuse !
De qui ?
De son cousin ! Plus exactement son cousin issu de germain, Albert Bruneau (1857-1951). Et c’était réciproque ! Fils d’un riche pharmacien, petit-fils par sa mère d’un filateur de lin (les fameux filateurs du Nord), Albert Bruneau devint ensuite « brasseur »… en fait, ça veut dire qu’il possédait une usine qui fabriquait de la bière. Cet amour de jeunesse fut rapidement déçu car Mathilde n’était pas assez riche pour épouser son cousin : sa dot, trop maigre, ne satisfaisait pas les attentes des parents Bruneau. En en parlant avec ma grand-mère, 93 ans et toujours espiègle, celle-ci me répondit : « Ça explique pourquoi il venait si souvent nous voir à Marseille alors qu’il vivait à Lille ».

Albert Bruneau

Disons que cet amour déçu me permet d’être là aujourd’hui, car après ce béguin, mon arrière-arrière-grand-mère rencontra mon arri… mon aïeul. En effet, Léon Prat, jeune officier en garnison à Condé, dans le Nord, fut amené à rencontrer la famille Patte. Ceux-ci l’aimant bien et lui, cherchant probablement une épouse, trouva Mathilde à son goût et demanda aux parents, formellement, le droit de faire la cour à leur fille. Oui, tout à fait. Ce fut accordé et ils convinrent de se marier.
Ils se sont entendus, ont eu 5 enfants et sont tombés très amoureux l’un de l’autre. Comme quoi !

Léon Prat et Mathilde Patte, mes arrières-arrières-grands-parents

La religion

Léon Prat, de son côté, a aussi vécu une expérience similaire. Il est né en 1851 à Lorient, en Bretagne. Son père était d’origine très modeste puisque fils d’un brassier. Rien à voir avec le brasseur, hein ; le brassier n’avait pour usine que ses bras et vivait du travail qu’on lui donnait le matin même, souvent dans les champs : un journalier, en somme. Il partit donc pour la Bretagne où, cordonnier, il finit par travailler pour l’arsenal de Lorient, s’occupant de chausser les soldats et officiers. Il eut ainsi l’opportunité de se faire un réseau qui fut utile à ses enfants.
C’est ainsi que Léon Prat, jeune, rencontra la famille Caen. Riche famille dont le père considérait le jeune Léon comme un fils. Et le jeune Léon tomba amoureux de la fille. Et elle en pinçait aussi pour lui.
Alors, le jeune Léon demanda à M. Caen s’il pouvait se fiancer avec sa fille. Ce fut un refus net. Malgré toute l’affection de M. Caen pour Léon Prat, il ne pouvait déroger à une règle ancestrale : le mariage entre coreligionnaires. Car les Caen étaient juifs.

M. Caen.

Il s’est passé exactement la même histoire avec le fils de Léon, Marcel Prat, et la fille de cette demoiselle Caen, Charlotte. Amour déçu, encore. Cette dernière épousa un homme juif et ils eurent deux filles. Très tôt veuve, puis remariée à un catholique cette fois-ci, elle vécut une tragédie qui aurait pu l’emporter sans ce second mariage : l’Occupation. Ses deux enfants furent déportées et disparurent dans l’horreur des camps nazis.
Très attachée à Marcel Prat, Charlotte continua pendant bien longtemps de correspondre avec lui. Après la Seconde guerre, elle lui écrivit ceci : « J’ai touché le fond de l’abîme en perdant tous ceux qui m’étaient chers. »

Marcel Prat est mon arrière-grand-père et c’est bien après cette rencontre avec Charlotte qu’il rencontra Mélanie Lefèvre, mon aïeule. Dans un mariage tout à fait arrangé par une marieuse : « La Générale » car épouse du général Ravenez, sa marraine de guerre dont l’époux avait fait Saint-Cyr avec celui qui deviendra son beau-père (ce paragraphe est sponsorisé par Ibuprofène).

Mon arrière-grand-père, Marcel Prat.


La famille

Nous avons vu que Léon Prat et Mathilde Patte ont fini par se marier et sont les parents de Marcel Prat. Ils ont aussi eu une fille Valentine.

Cette dernière, après ses années de pensionnat, revint chez ses parents quelques temps. Son grand-oncle maternel, Ernest Patte, très apprécié, suggéra aux parents de la demoiselle que cette dernière devait peut-être trouver à se marier. Il suggéra un jeune homme, un cousin à eux, Henri Monchicourt. Celui-ci vivait avec ses parents à Milan, où son père a été un temps représentant de la marque Poure et Blanzy (plumes métalliques) pour toute l’Italie. Guère étonnant car ce représentant était le fils de Vincent Monchicourt qui avait fondé une entreprise de plumes métalliques à son nom qu’il arrêta lorsque l’usine fut brûlée durant la Commune. Ils s’y connaissaient en plumes !

A ce moment-là, les Prat vivaient à Amiens (nous étions en 1905). Les parents acceptèrent l’offre de l’oncle Ernest pour faire se rencontrer les jeunes gens. Henri fit donc un voyage Milan-Amiens et trouva la jeune Valentine agréable ; il n’était pas contre l’idée de l’épouser. Après avoir, dans les règles, été autorisé à faire la cour à la jeune fille, la famille décida que ça suffisait et qu’on les marierait au printemps 1906.

Valentine et Henri ne se connaissaient pas et le bref séjour suffit aux familles à décider de l’union. Le mariage ne fut pas malheureux et le couple eut trois enfants. Malgré tout, un petit revers de fortune obligea le couple à quitter l’Italie pour s’installer à Paris. Mariage sans éclat, sans passion et totalement arrangé.

Valentine Prat et son époux, Henri Monchicourt


L’amour qui triomphe !

Parfois, ceci dit, l’amour triomphe ! L’histoire que je vais vous conter, comme les autres, est bien sûr véridique, malgré son côté romanesque.

Elizabeth Prat, sœur de Valentine et Marcel, fille de Léon et Mathilde Patte (vous suivez ?) était l’aînée de la fratrie. Un jour, un cousin désargenté vint rendre visite à la famille : Edmond Carrette. Elle en tomba follement amoureuse et lui tomba follement amoureux de sa cousine. Edmond Carrette alla parler au père de la jeune femme, le très sérieux colonel Prat. Celui-ci refusa net. Il était totalement opposé à cette union.
Pourquoi ?
Parce que le jeune Edmond Carrette était un cousin et un orphelin. Autant je peux comprendre le premier argument, autant le second m’échappe un peu. Ses parents étaient en effet décédés, il lui restait sa grand-mère maternelle, sœur de la grand-mère d’Elizabeth Prat. Cette sœur, Félicie Touillez, née Patte, venait très souvent voir sa sœur Elise à Valenciennes, probablement pour être moins seule et aussi parce que du coup, elle était nourrie et logée à l’œil (ce qui est toujours mieux que de se priver de tout !).
Le père d’Elizabeth refusa ce mariage probablement parce qu’Edmond était trop « juste » financièrement. Il n’était pas pauvre, avait une situation honorable d’employé, mais ce n’était pas suffisant. De plus, Léon Prat estimait qu’Edmond Carrette « n’était pas un homme ». Bref, ça ne passait pas bien du tout.
Elizabeth en tomba malade. Alitée, désespérée, littéralement malade d’amour, son état empirait de jour en jour. Le docteur Woimant vint à son chevet et ne pouvait que constater l’état de la jeune fille. En tant qu’ami intime de la famille, il alla voir le père et lui parla franchement, ne comprenant pas les raisons qui poussait un père à refuser cette union et à laisser sa fille dans un tel état.
Léon Prat prit alors conscience de la situation et probablement aussi de son entêtement. Il autorisa alors officiellement Edmond Carrette à faire la cour à sa fille (sachant qu’ils voulaient déjà se marier, mais bon, le protocole, tout ça…).
Le couple Carrette-Prat se maria en 1906 à Amiens, la même année que le couple Monchicourt-Prat.

Elizabeth Prat et Edmond Carrette

Comme vous avez pu le constater, aimer n’était déjà pas de tout repos. J’ai décidé de limiter cet article, car je compte bien revenir sur le sujet avec d’autres histoires romanesques mais véritables !

vendredi 1 mars 2019

Projet Provence : Les nouveaux relevés de janvier et février 2019 !


Ces deux derniers mois ont été riches en nouveautés du côté des relevés provençaux ! Comme vous le savez peut-être, votre serviteur coordonne le projet "Tables de mariages" pour la région PACA. Il s'agit de relever les tables des mariages ayant été célébrés dans cette région depuis la Révolution.
La période de fin varie beaucoup, d'abord suivant les mises en ligne par les départements et ensuite, même, par commune ! Certains relevés vont jusqu'en 1942.

Depuis fin janvier, je peux vous l'annoncer très officiellement, les Hautes-Alpes sont entièrement dépouillées. Cela fait deux départements sur six d'achevés, avec les Alpes-de-Haute-Provence. Les bénévoles travaillent d'arrache-pied pour permettre à tous d'avoir accès à ces relevés et de trouver en quelques clics, via la base de données de Geneanet, vos ancêtres et collatéraux mariés au XIXe et même au début du XXe siècle.

Sans plus attendre, les relevés de ces deux derniers mois :

Hautes-Alpes (05) :
-          Chorges (1793-1932) : 1'677 mariages par Robert Savouillan
-          Gap(1883-1912) : 1'669 mariages par Thomas Spinosa
-          Gap (1913-1932) : 1'404 mariages par Robert Savouillan
-          La Grave (1793-1932) : 1'457 mariages par Robert Savouillan
-          Saint-Bonnet-en-Champsaur (1793-1932) : 1'489 mariages par Robert Savouillan
-          Serres (1793-1932) : 1'032 mariages par Robert Savouillan

Alpes-Maritimes (06) :
-          Castagniers (1901-1929) : 78 mariages par Martine Jannetti
-          Contes (1890-1940) : 683 mariages par Thomas Spinosa
-          Eze (1908-1929) : 109 mariages par Thomas Spinosa
-          Eze (1932-1940) : 54 mariages par Thomas Spinosa
-          Mouans-Sartoux (1903-1942) : 322 mariages par Bernard Gourbin

Bouches-du-Rhône (13) :
-          Marseille (1802-1904 ; cf. détails dans le relevé) : 65'020 mariages par plusieurs bénévoles cités dans le relevé

Vaucluse (84) :
-          Apt(1893-1932) : 1'801 mariages par Thomas Spinosa
-          Auribeau (1793-1932) : 110 mariages par Thomas Spinosa
-          La Bastide-des-Jourdans (1893-1932) : 125 mariages par Thomas Spinosa
-          La Bastidonne (1793-1802) : 39 mariages par Thomas Spinosa
-          La Bastidonne (1893-1932) : 39 mariages par Thomas Spinosa
-          Beaumettes (1913-1932) : 19 mariages par Bernard Gourbin
-          Beaumont-de-Pertuis (1793-1802) : 77 mariages par Thomas Spinosa
-          Beaumont-de-Pertuis (1893-1932) : 170 mariages par Thomas Spinosa
-          Beaumont-du-Ventoux (1793-1912) : 471 mariages par Robert Savouillan
-          Blauvac (1793-1912) : 358 mariages par Robert Savouillan
-          Bonnieux (1913-1932) : 224 mariages par Bernard Gourbin
-          Buoux(1892-1932) : 29 mariages par Robert Savouillan
-          Cabrières-d’Aigues (1893-1932) : 86 mariages par Thomas Spinosa
-          Cadenet (1893-1932) : 754 mariages par Thomas Spinosa
-          Cheval-Blanc (1893-1932) : 505 mariages par Thomas Spinosa
-          Cucuron (1893-1932) : 331 mariages par Thomas Spinosa
-          Le Crestet (1905-1912) : 17 mariages par Bernard Gourbin
-          Entrechaux (1905-1912) : 46 mariages par Bernard Gourbin
-          Fontaine-de-Vaucluse (1893-1932) : 307 mariages par Bernard Gourbin
-          Gignac (1793-1932) : 222 mariages par Robert Savouillan
-          Grillon (1903-1912) : 92 mariages par Robert Savouillan
-          Lafare (1902-1912) : 3 mariages par Robert Savouillan
-          Lagarde-d’Apt (1793-1932) : 96 mariages par Robert Savouillan
-          Monieux (1793-1912) : 886 mariages par Robert Savouillan
-          Murs (1793-1932) : 596 mariages par Pascal Doche
-          Le Pontet (1893-1932) : 656 mariages par Robert Savouillan
-          Sablet (1793-1912) : 1'054 mariages par Bernard Gourbin
-          Saint-Christol (1793-1912) : 563 mariages par Robert Savouillan
-          Saint-Martin-de-Castillon (1793-1932) : 1'224 mariages par Robert Savouillan
-          Saint-Trinit (1793-1912) : 244 mariages par Robert Savouillan
-          Sault (1793-1932) : 2'299 mariages par Robert Savouillan
-          Séguret (1792-1912) : 958 mariages par Robert Savouillan
-          Sivergues (1793-1932) : 115 mariages par Thomas Spinosa
-          Taillades (1792-1932) : 467 mariages par Thomas Spinosa
-          Thouzon (1793-1814) : 20 mariages par Robert Savouillan
-          Urban (1793-1812) : 4 mariages par Robert Savouillan
-          Violès (1792-1912) : 973 mariages par Philippe Roux


Au total c'est 90'974 mariages mis en ligne entre janvier et février dans le cadre du Projet Provence !!

Vous pouvez vous aussi nous aider à faire aboutir ce projet en dépouillant une commune. La liste des communes disponibles se trouve ici :

A côté de ces relevés, vous en trouverez d'autres concernant des baptêmes ou des mariages plus anciens. Et de très nombreux registres déposés en partenariat entre Geneanet et les AD de Vaucluse ou encore des Hautes-Alpes vous permettront d'avoir accès à des centaines de milliers d'images de registres matricules, de registres d'écrou, de liste de tirage au sort, etc.
Et comme si ça ne suffisait pas, des liasses notariales anciennes ont été déposés pour le Var, mais aussi pour les Bouches-du-Rhône !!
Dans le cadre du projet "Familles Marseillaises" j'ai pu numériser et déposer quelques registres ces deux derniers mois : des liasses notariales, des inventaires après-décès, quelques procédures criminelles et la dernière partie des extraits mortuaires (extraits d'actes de décès de tous les militaires nés dans le 13 et morts soit à l'étranger, soit sur le sol français, de 1793 à 1814).

Via l'indexation collaborative sur Geneanet, vous pouvez indexer les registres d'écrou ou les matricules militaires.

Mais vous pouvez aussi indexer directement via les registres. N'hésitez pas !

Et ensuite ?
Bien sûr, je ne peux pas parler pour les autres, alors disons simplement ce que, de mon côté, je vais faire pendant les deux prochains mois.
Pour les tables de mariages, je devrais finir la décennie 1903-1912 de Nice. C'est un peu sans fin et il reste beaucoup à faire pour finir cette ville. J'entamerai aussi la décennie suivante. Dans les Alpes-Maritimes, je ferai probablement quelques relevés complémentaires car hormis 5 communes, il ne reste que des relevés complémentaires.
Pour le Vaucluse, les AD ont déposé de nouveaux registres étendant les mariages de 1893 jusqu'en 1932 suivant les communes. Du coup, beaucoup de relevés complémentaires à faire. Mon objectif principal est de finir Cavaillon avec la période 1873-1932. Le reste viendra tout seul !
Enfin, j'espère numériser de nouveaux registres. Il n'y aura pas de nouveau "chantier de numérisation", simplement la numérisation d'autres liasses notariales et la poursuite des registres d'inventaires après-décès. Pour les liasses notariales, je travaille avec François Barby que les généalogistes marseillais connaissent bien grâce à sa reconstitution des familles marseillaises du XIIIe au XVIe siècle ; je lui numérise des registres et il les dépouille pour reconstituer les familles. Voilà pourquoi il ne semble pas y avoir d'ordre particulier dans les numérisations de notaires (alors qu'en fait... suspens... il y en a un !)

Bref, sur ce, je vous laisse découvrir ces relevés et vous encourage soit à participer directement soit à en parler autour de vous, y compris aux associations qui souhaiterait un partenariat. Je m'occupe peut-être de la région PACA, mais, contrairement aux apparences, il y a d'autres régions en France ! Et les autres coordinateurs ont besoin de vous.

samedi 9 février 2019

Parrains, marraines: Comment les choisissait-on ? Quels rôles avaient-ils dans la vie de l'enfant ?

Préambule :  L'article qui suit est issu d'un travail universitaire. Ce chapitre peut se lire aussi indépendamment du reste. Il s'agit du chapitre 3 (sur 3). Demain, je publierai la conclusion générale de cette étude.
Récap' des liens précédents :

Chapitre troisième. Relations asymétriques et réseau de clients : la mixité dans les interactions au baptême







« Agissez-en ni plus ni moins que si
le soleil et les étoiles vous appartenaient en bien propre,
et que la Fée Morgane vous eût tenu sur
le fonts baptismaux. »
La quenouille de Barberine, Alfred de Musset.

 
Acte de baptême d'Anne Lombard (AD84, 12/09/1646, La Bastidonne)


Introduction[1]

Au baptême, l’enfant reçoit du parrain et de la marraine de nouveaux parents dits spirituels. Les historiens du droit, et notamment du droit canonique, se sont emparés au XIXe siècle de la thématique du baptême et ce n’est que dans les années 1990, grâce aux travaux pionniers d’Agnès Fine en France, puis, dans les années 2000, avec les travaux majeurs de l’italien Guido Alfani, que le baptême revient dans le giron de l’historien des familles. Une tâche ingrate, dans l’étude des parrains et marraines, consiste à dépouiller intégralement une commune, voire plusieurs, et à reconstituer les familles pour identifier les parents spirituels dans la parentèle et plus globalement dans la vie de la communauté. Ceci a été réalisé à quelques reprises, notamment par les membres du courant de la démographie historique (un numéro paru en 1995 des Annales de Démographie Historique traite justement de l’histoire de la famille). Pour ce mémoire, le même travail a été entrepris sur une commune, La Tour-d’Aigues, qui se trouve entre le village et la ville et que l’on pourrait qualifier de bourg. Dans la première partie de ce chapitre, nous reviendrons sur cette méthode employée (et ses limites). Le baptême est perçu par la susdite historiographie comme un acte « annexe ». Il serait un acte formel ne créant que de faibles liens avec le baptisé. Notre hypothèse de travail est presque à l’opposé de ce que les historiens ont étudié jusqu’à présent. Il est apparu, dans la documentation à notre disposition, que si le parrain et la marraine ne sont certes pas omniprésents, ils ont un rôle à jouer. Nous tenterons de définir ce rôle. Dans l’approche renouvelée de la parenté en histoire, avec les histoires des grands-parents et récemment les brillants travaux de Marion Trévisi sur les oncles et tantes, nous pensons que les parrains sont aussi, sinon au cœur de la parenté, du moins des membres clés de la famille élargie. Plus encore, le parrainage permet de renforcer des liens, soit dans l’entre-soi (avec des membres de sa famille, des amis proches, des voisins) soit dans l’hors-de-soi (avec des relations qui seraient donc mixtes, avec des liens clientélaires ou même des liens d’amitié entre personnes de milieux variés). Pour cela, dans un premier temps, nous présenterons la méthode et en indiquerons les limites (I). Nous nous questionnerons aussi sur le lien entre le baptisé, les parents de ce dernier et ses parrains (II). Bien sûr, il n’est pas question d’écarter les relations de clientèle au sein du réseau, donc des relations verticales (III), mais nous aimerions aussi, et peut-être surtout, nous intéresser, ne serait-ce que brièvement, à un aspect assez neuf dans l’étude du baptême, du moins d’après nos lectures : le baptême comme consolidation des fiançailles (IV). Voilà, en quelques mots, ce que nous allons étudier ci-après.


I. Méthodologie et limites de la méthode

A été introduite, au début de ce travail, la méthodologie employée sur La Tour-d'Aigues concernant les baptêmes. Une base de données de type « Généatique » a été constituée à partir du relevé exhaustif des BMS de La Tour-d'Aigues concernant les années 1668-1790 auquel s'adjoignent des relevés de contrats de mariage, de testaments et d'autres documents notariés. Au total, 21 361 individus distincts ont été identifiés par une reconstitution minutieuse des familles. Premier pas vers une meilleure connaissance de la famille en Provence à l'époque moderne, a été entrepris un dépouillement des NMD couvrant la période 1793-1892, les années 1791-1792 étant manquantes. Est également prévu le relevé systématique des BMS de La Bastidonne sur la même période. Et, afin de travailler sur les migrations à travers une étude de la mobilité patronymique, des relevés de tables décennales de mariage ont été effectués dans le pays d'Aigues (environ 7 000 mariages) et dans l'actuel arrondissement de Grasse (environ 40 000 mariages) couvrant un siècle, soit les années 1802-1902.
 En attendant de pouvoir étudier les familles sur une durée allongée d'un siècle sur La Tour-d'Aigues, cette reconstitution à partir des BMS permet de voir s'articuler les stratégies de parrainage. Ainsi, ont été relevés tous les parrains, marraines et témoins aux actes.
Pour ce travail, il n'a jamais été envisagé de procéder par le relevé de parrains homonymes comme faisant partie du réseau familial. En effet, « comment négliger le fait que certains noms sont trop fréquents pour fournir une certitude de consanguinité fiable ? […] Tout choix de parrains et marraines homonymes des parents de l'enfant ne traduit pas forcément une option familiale calculée[2]. »
De plus, l'intérêt de ce travail passe par une identification des parrains et des marraines, c'est-à-dire par leur inscription exacte dans une généalogie ou dans un réseau. La difficulté principale réside dans le fait que les liens de parenté sont très rarement indiqués dans les actes et qu'il faut donc, après la reconstitution des familles, chercher les parrain et marraine du baptisé en écartant les homonymes, qui sont fréquents. Ainsi, cette étude se veut-elle au plus près de la réalité quoiqu’il reste possible que des erreurs d'identification aient été commises.
Nous l’avons précisé en introduction : les liens entre parrains et baptisé sont souvent qualifiés de distendus. La documentation à notre disposition, en somme le corpus de ce mémoire, montre une chose qui nous paraît essentielle : les liens paraissent plus forts entre les parents du baptisé et les parrains de l’enfant qu’entre ces derniers et le nouveau-né.

II. Parrainer un enfant, est-ce créer un lien avec le baptisé ou avec ses parents ?

              a. « Haulte et puissante dame Anne de La Magdaleyne de Ragny »

« Le 12 septembre 1646 dans la chappelle du chasteau de la Tour d'Aigues avons continué le reste des ceremonies de baptesme a la fille du sieur Lombard et Yzabeau Arnaude, de laquelle a esté marreyne haulte et puissante dame Anne de La Magdaleyne de Ragny [renvoi : duchesse de Lesdiguieres] gouvernante en Daufiné, le parrain noble Jaques de Viany sieur de Puipallier et advocat en la cour[3] »

Dans le précédent chapitre a été introduite la famille Lombard. Salomon I, veuf, se remaria à une catholique sans dot. Bourgeois de Lourmarin, propriétaire de la bastide du Réal, il est donc quelqu'un d'assez aisé. Mais, comment expliquer qu'un bourgeois d'une commune rurale, vivant certes à côté de la ville de Pertuis, mais tout de même loin du centre du pouvoir local (Aix), comment expliquer que ce bourgeois ait pu approcher la duchesse de Lesdiguières ? L'époux de cette dernière est certes possessionné à La Tour-d'Aigues, dont il possède le château, mais le milieu social est bien trop éloigné… Quand l'on pourrait affirmer qu'il s'agirait là d'un acte désintéressé de la part d'une duchesse qui souhaiterait faire acte de charité, il peut être opposé que l'on ne choisit pas un protégé au hasard. S'il va de soi qu'une protection par un plus grand est une réalité de certains baptêmes, ce n'est jamais une explication. Alors, dans ce cas, comment expliquer qu'Anne de La Magdeleine de Ragny fût la marraine d'Anne Lombard ? En ne s'intéressant pas tant à Anne qu'à son père : Salomon I Lombard.
Dans le précédent chapitre il a été établi, par le contrat de mariage de Salomon Lombard de 1645, qu'il était originaire de Grenoble et domicilié à Lourmarin. On le retrouve dans les archives notariales de Lourmarin, où il passe de très nombreux actes.
AD84, Procuration pour sieur Salomon Lombard, 24/05/1621 à Lourmarin, 3 E 42/153 f°128

« L'an mil six cens vingt ung et le vingt quatre may pardevant moy notere et tesmoings sy bas nommés estably en sa personne [biffé : le] Sallamond Lombard argentier de fue madame [biffé : de C] la duchesse de Crequi lequel en quallité dexecuteur du droict des cosses deub a Monseigneur de Crequi au lieu et terroir de la Tour d'Aygues »

Salomon Lombard était donc l'argentier de la duchesse de Créquy. Pour qui connaît la généalogie des Créquy, le lien entre le baptême et cette procuration saute aux yeux. Mais, il faut procéder par étape. Qui était la duchesse de Créquy ? Il y en eut plusieurs au XVIIe siècle, mais seule une était décédée avant 1621 : Madeleine de Bonne, effectivement décédée en janvier 1621.

Portrait de Madeleine de Bonne, duchesse de Créquy[4]

Épouse du duc de Créquy, Madeleine de Bonne est la fille du connétable de Lesdiguières. Anne de La Magdeleine de Ragny, la marraine d'Anne Lombard, est duchesse de Lesdiguières d'après l'acte de baptême. Quel est donc le lien ?
Madeleine de Bonne est la mère de François de Créquy, qui, une fois veuf de sa tante (Catherine de Bonne), épousa en secondes noces… Anne de La Magdeleine de Ragny.

Portrait d'Anne de La Magdeleine de Ragny par Dumonstier (1632)

En somme, la marraine d'Anne est la belle-fille de l'ancienne employeuse de Salomon I Lombard. Possessionnée à La Tour-d'Aigues, elle accepte donc de devenir la marraine de la fille de Salomon, qui servit autrefois sa belle-mère.
Une autre explication peut s'ajouter, en enchevêtrement. Il a été montré que Salomon I Lombard était protestant et qu'Anne Lombard était sa fille aînée. Cette dernière fut la première à être baptisée catholiquement. Le duc de Lesdiguières avait abjuré le protestantisme avec sa descendance pour devenir connétable[5]. Dans son entourage, Salomon I Lombard avait donc dû renoncer à ses croyances pour suivre la nouvelle voie catholique de la famille protectrice. Il faut dire que la famille Lombard était dans l'entourage de Lesdiguières depuis les guerres de Religion avec le père de Salomon I, Guigues Lombard, bourgeois de Grenoble, marchand d'armes et la mère de Salomon I, Loyse Mathieu. Par l'homonymie (le patronyme Mathieu), par l'époque et le lieu (Grenoble) et par la profession de Salomon I (argentier), l'on peut également émettre l'hypothèse que Loyse Mathieu était la sœur (ou une proche parente) de Jérémie Mathieu, l'argentier de Lesdiguières.
Il y aurait donc des liens étroits de clientèle entre les Lombard et la famille du connétable de Lesdiguières. Ceci expliquerait alors la migration vers Lourmarin puis la Tour-d'Aigues ainsi que le parrainage d'Anne Lombard.

              b. La famille Flory, ou le soutien incontestable

L'on a vu dans le précédent chapitre la parentèle Flory, son étendue et les nombreux enfants de Jean Baptiste Joseph Régis. Si l'on s'intéresse aux parrains et marraines des enfants, une famille semble prendre le dessus : La famille Le Hardy.
Le 30 octobre 1760[6] fut baptisé Valentin Flory. Il reçut pour parrain Jean François Valentin Joseph Le Hardy de Caumont et pour marraine Marie Andrée Hyacinthe Dieudonnée de Valicourt.
Le 29 juillet 1764[7] fut baptisée Elizabeth Flory. Elle reçut pour parrain Charles Alexandre François Joseph Le Hardy et pour marraine Elisabeth de Grumelier.
Le 17 avril 1767[8] fut baptisée Antoinette Flory. Elle reçut pour parrain Pierre Antoine Louis Le Hardy et pour marraine Antoinette Barbe Joseph de Valicourt.

Les liens entre les Le Hardy, les Valicourt et les Grumelier sont matrimoniaux. À la page suivante est reproduit un arbre généalogie que l'on a réalisé de la descendance d'Antoine Le Hardy.

Arbre descendant d'Antoine Le Hardy

En rouge, ont été sélectionnés les parrain et marraine de Valentin Flory. En jaune, les parrain et marraine d'Elizabeth Flory. En rose, les parrain et marraine d'Antoinette Flory.
Ce qui d’abord saute aux yeux, c'est la présence de consanguinité assez élevée chez les descendants d'Antoine Le Hardy. Ensuite, c'est le fait que les époux Le Hardy/de Valicourt ne sont jamais parrain et marraine ensemble du même enfant et pourtant, ils sont quasiment tous présents dans la parenté spirituelle des enfants Flory. Cet arbre montre donc à la fois un rapport étroit entre membres de la famille Le Hardy et entre ces derniers et les Flory.

On peut conclure à propos des Flory, et même des Lombard, en disant que dans la parenté spirituelle, ce qui compte avant tout, c'est le renforcement du lien entre les parrains et les parents du baptisé. Il faudrait moins essayer de trouver l'impact du parrain dans la vie du baptisé que l'impact du parrain dans la vie des parents du baptisé. Si le mariage exogame n'est pas « autorisé » entre haute et puissante dame Anne de La Magdeleine de Ragny et Salomon I Lombard, une alliance spirituelle est possible. L'exogamie se manifestait donc dans ces relations, certes asymétriques, de pouvoir, mais concrètes. C'est ce que nous appelons des relations mixtes. Cette forme de parrainage se rapproche d'ailleurs du compérage[9] qui est un lien voulu entre deux personnes.
Cependant, les parrains et les marraines peuvent avoir des liens étroits avec leur filleul.

              c. De forts liens avec le baptisé ?

La question légitime des liens entre les parrains et le baptisé se pose. La documentation est rare qui puisse permettre de répondre à cette interrogation. En effet, en l'absence d'écrits du for privé, en l'absence d'un « suivi » religieux, ardue est la tâche de l'historien qui souhaite savoir si les relations sont distendues entre les parrains et le filleul. Comme on l'a esquissé précédemment, le baptême est surtout l'occasion pour les parents de renforcer leurs liens avec des personnes déjà membres d'un réseau (familial, amical ou de clientèle). La relation serait donc parents-parrains davantage que filleul-parrains. Cependant, notamment dans le cas d'un parrainage dans l'entre-soi (au sein d'une famille, d'un réseau d'amis), en somme dans une structure horizontale et non verticale (de clientèle), le parrainage influence peut-être davantage la vie du baptisé.
Quelle est l'implication du parrain ou de la marraine dans la vie de l'enfant ? Stéphane Minvielle nous invite à ne pas surestimer l'importance de la parenté spirituelle dans la vie des filleuls. À Bordeaux, au début du XVIIIe siècle « sur 299 contrats notariés, la présence d'un parent spirituel n'est mentionnée que dans 11 actes (soit 3.67%). La grande majorité des parents spirituels cités apparaît du côté de l'épouse (9 fois sur 11), ce qui peut en partie s'expliquer par le fort écart d'âge entre époux dans les élites bordelais (8 à 10 ans en moyenne). Dans ces conditions, la femme, qui est en général bien plus jeune que son mari, a davantage de chances d'avoir conservé un parrain ou une marraine en vie. Lorsqu'ils apparaissent, les parents spirituels n'ont apparemment qu'un rôle fort limité, voire purement symbolique. Dans tous les contrats, ils ne figurent en effet que parce qu'ils apportent avis et conseils à leur filleul(le)[10] ». Si, dans le même chapitre, l’auteur indique l’importance relative de la place des parrains et des marraines dans les contrats de mariage, il conclut cependant que « la place de la parenté spirituelle ne s'avère pas centrale dans les dynamiques familiales[11] ».
L'on ne peut contredire l'absence de place « centrale » de la parenté spirituelle dans les dynamiques familiales, faute d'un corpus peut-être trop étroit, ou simplement d'un manque de sources disponibles. Cependant, si l'on regarde les propos de Stéphane Minvielle on note :
1. Une quasi-absence de mention de la parenté spirituelle dans les contrats de mariage,
2. Une omniprésence, dans le cas où les parrains sont cités, des parrains du côté de l'épouse que l'auteur explique par un écart d'âge entre les parties,
3. L'absence (sur cet échantillon, contredit sur l'échantillon suivant) d'augment de dot ou de dons à l'époux par les parrains.

Le corpus de ce travail confirme le premier point de manière empirique avec une quasi-absence de mentions des parents spirituels dans les contrats de mariage. Cependant, absence de mention ne signifie pas non-présence. Les contrats de mariage de la Tour-d'Aigues précisent tous que les époux sont accompagnés et autorisés de leurs plus proches parents (certains sont cités) ainsi que d'autres parents et amis. Par exemple :
« en la presence et du consantement savoir ledict Pourpe de sesdicts pere et mere et ladicte Vespier de ladicte Semane sa mere, de Jehan Anthoine Jacques et Estienne Vespier ses freres et autres leurs parantz et amis[12] »
Autrement dit, une grande partie des personnes présentes n'est pas citée dans l'acte. Seuls sont nommés les géniteurs et les plus proches parents masculins. Stéphane Minvieille n'ignore d'ailleurs pas le fait que les parrains peuvent être décédés au moment du mariage, et, comme il le démontre avec les mises sous tutelle en se basant sur le travail de Sylvie Perrier[13], il semblerait bien que la parenté spirituelle, bien que considérée par l'Église comme une véritable parenté, ne fût pas considérée autrement que comme une alliance « symbolique[14] » par les parties. Mais la marraine de l'épouse, dans le contrat de mariage qui vient d'être cité, est présente et on le sait parce qu'elle est mentionnée plus loin. Elle donne « cinq panaulx de consegual, un peyrol d'aray tenant un broq et demy et une chemize » à sa filleule. Cette marraine se nomme Marie Arnaud et est veuve de François Lantelme ; les reconstitutions des familles à partir des actes notariés de La Tour-d'Aigues étant toujours en cours, il n'est pas souhaitable de tirer des conclusions définitives. Cependant l'on retrouve cette Marie Arnaud, mère de Pasquette qui épouse un ménager, de Jean Claude également ménager, d'Augustin, marchand, d'Étienne et de Jean, chanoine régulier de Saint-Ruf. Elle semble être d'une famille confortablement établie à La Tour-d'Aigues. Hormis cet augment de dot, que peut-on constater ? Rien si l'on n'a pas reconstitué les familles car c'est par cette manipulation que l'on remarque que l'un des témoins est Jean Lantelme (le chanoine régulier de Saint-Ruf), fils de la marraine. Un autre témoin est Antoine Silvestre, de Peypin-d'Aigues. Il est en fait l'époux de Pasquette Lantelme, fille de la marraine. Des liens entre les familles se dévoilent… Ces liens sont d'autant plus intéressants que les époux, Claude Pourpe et Marie Vespier sont vraisemblablement modestes. L'épouse reçoit 160 livres de dot (dont 60 livres en augment de la part de sa mère), nettement moins que la dot reçue par Marguerite de Lheraud, fille d'un bourgeois d'Aix, lors du contrat qu'elle passa deux semaines après celui des époux Pourpe chez le même notaire[15]. Marguerite de Lheraud, qui épouse Jacques Gueidan, bourgeois de La Tour-d'Aigues, reçoit au total 2 100 livres de dot. De plus, du couple Pourpe-Vespier, nous ne connaissons qu'un fils, Pierre, qui fut simple travailleur. Aussi est-il possible de conjecturer une relation asymétrique entre la famille Lantelme et la famille Pourpe, basée sur le parrainage de l'épouse.
Les dates extrêmes de notre fichier BMS sont 1668-1790, donc bien après ce contrat de mariage (1640). Y a-t-il eu un suivi de la parentèle Lantelme dans le parrainage des descendants de ce Pierre Pourpe ? Pour vérifier cela, l'on a pris les actes de baptême de ses enfants et l'on a comparé les parrains et marraines au fichier informatique.
Il eut de son épouse :
1. Pierre, baptisé le 15/02/1684. Il reçut pour parrain et marraine : sieur Pierre Lourd bourgeois de la ville de Pertuis et demoiselle Marguerite Gueidan.
2. Claude, baptisé le 06/11/1686. Il reçut pour parrain et marraine : Ferréol Cavasse et Suzanne Cavasse.
3. Magdeleine, baptisée le 28/02/1689. Elle reçut pour parrain et marraine : Pierre Chansaud et Magdeleine Panisson épouse Martin.
4. Françoise, baptisée le 17/03/1692. Elle reçut pour parrain et marraine : maître Antoine Sicard conseiller procureur du Roi de ce lieu, et demoiselle Françoise Bessier femme de sieur Jean Gueidan bourgeois.
5.Joseph, baptisé le 12/03/1696. Il reçut pour parrain et marraine : Joseph Toupin et Françoise Toupin.
6. Jean Pierre, baptisé le 19/02/1702. Il reçut pour parrain et marraine : : maître Jean Pierre Danjou et demoiselle Marie de Callaman.

Aucun Lantelme n'apparaît. Le seul lien, un peu ténu, se trouve du côté de Marie de Callaman. Elle est l'épouse de Jean Baptiste Allemand dont la sœur, Elizabeth, a épousé Étienne Lantelme, petit-fils de Marie Arnaud. Mais, étant donné qu'il s'agit de familles aisées de La Tour-d'Aigues, l'alliance matrimoniale est presque logique à un moment ou à un autre. L'on peut conclure à partir de cet exemple que, si l'alliance spirituelle peut jouer un rôle dans la vie d'un cercle familial, elle se distend avec le temps. Les relations asymétriques se maintiennent malgré tout. En choisissant pour parrains des membres des familles Gueidan, Danjou et Sicard, les Pourpe montrent que l'on pouvait s'affilier à plusieurs familles et que ces dites familles n'étaient pas en conflit ouvert.
Mais cette ébauche mériterait d'être approfondie et c'est que nous nous proposons de faire dans la partie suivante.



III. Le parrainage comme inscription dans un réseau de clients : les Lombard

Claire Lemercier, dans un article[16], défend la théorie des graphes et l'analyse de réseaux. Il serait vain d'essayer de rendre-compte du brio de la démonstration de l’auteure, des questionnements et de l'analyse historiographique. Elle a publié, avec Claire Zalc, un petit ouvrage éclairant sur ces méthodes[17]. Malheureusement, les outils et les compétences nous ont manqués et c'est un travail artisanal d'étude du réseau qui suit.
Il a été envisagé de procéder à une réalisation graphique du réseau des Lombard de La Tour-d'Aigues comme cela avait été fait pour les familles Forbin et Lenfant dans le cadre d'un travail associatif sous la direction de M. Lucien Faggion, maître de conférences. Le rendu était lisible parce que l'on s'était concentré sur quelques personnes :

Cependant, dès lors qu'il s'agit d'étudier toute une parentèle sur plusieurs générations, un rendu illisible se fait jour. Afin d'éviter cela, il a été décidé de travailler en deux temps :
— Dans un premier temps, identifier globalement les parrains et les marraines d'un maximum de descendants de Salomon II Lombard[18],
— Dans un second temps, catégoriser les parrains et les marraines suivant ce que l'on venait de constater.
Ceci permit d'établir la prégnance de la famille Martin durant la première période (a), puis de rencontrer à de nombreuses reprises la famille Ginies (b). Enfin, dans un dernier temps (c), c'est le parrainage comme consolidation des fiançailles où les futurs mariés sont coparrains qui sera étudié.

              a. L'inscription à la Tour-d'Aigues par la famille Martin

Le 05 février 1673[19], Salomon II Lombard épouse Louise Martin. Troisième fille de Jean Martin et de Catherine Martin, ses sœurs aînées sont mariées à Jean Anselme[20], maître cordonnier, et Antoine Mure[21], également maître cordonnier. Après le mariage Lombard-Martin, son frère, André Martin, épousa une Danjou[22] et les deux dernières sœurs épousèrent l'une un autre maître cordonnier[23] et l'autre Jean-Pierre Carbonel[24] dont la profession n'est pas précisée. Resta Louis Martin qui, bien que parvenu à l'âge adulte, ne se maria pas.
Dans le chapitre précédent a été émise l'hypothèse selon laquelle les nouveaux-venus avaient tendance à se marier avec des membres d'une large parentèle. Tel serait le cas de Salomon II Lombard lors de son deuxième mariage avec Louise Martin.
La parentèle Martin joua un rôle majeur dans l'intégration catholique de la famille Lombard avec de multiples parrainages.
Elizabeth Martin fut la marraine de Catherine Lombard[25], fille aînée de Salomon II.
Jean Anselme, époux d'Anne Martin, fut parrain d'Anne Lombard[26].
André Martin fut parrain de Jean André Lombard[27] et de Joseph Lombard[28]. Pour ce dernier, la marraine fut Geneviève Danjou, l'épouse d'André Martin.
Thérèse Anselme fut la marraine d'une autre Anne Lombard[29]. Thérèse Anselme (ca 1688-1748[30]) était la fille[31] de Jean Anselme et d'Anne Martin, donc la cousine germaine du baptisé.
Jean Pierre Carbonel et Suzanne Martin furent les parrain et marraine de Louis Lombard[32].
Un autre Louis Lombard[33] reçut pour parrain son oncle Louis Martin.
Au final, seuls Antoine et Pierre Lombard, parmi les enfants de Salomon et de Louise Martin ne furent pas portés sur les fonts baptismaux par un membre de leur famille maternelle.

Ces liens étroits tendent à confirmer l'hypothèse selon laquelle c'est en s'alliant avec une famille bien implantée que la famille nouvellement arrivée peut s'intégrer. Mais les liens entre les Lombard et les Martin se sont-ils distendus ?
Pour répondre à cette question, peut-être faudrait-il étudier les parrains et marraines des descendants des enfants Lombard…

Anne Lombard (1681[34]-1720[35]) épousa en 1706[36] le cordonnier André Lachaud. Elle eut de lui sept enfants, tous morts en bas âge. Mais, malgré ce fait, il est possible d'étudier les parrainages.
L'on peut déjà noter qu'André Lachaud est le fils de Louis Lachaud dont le cousin germain[37], Antoine Mure, avait épousé en premières noces[38] Elizabeth Martin, tante d'Anne Lombard.
Louise Lachaud[39] reçut pour parrain et marraine son grand-père paternel et sa grand-mère maternelle. Jusqu'ici, rien que de très classique comme configuration.
Étienne Lachaud[40] reçut pour marraine Geneviève Danjou, c'est-à-dire l'épouse de son grand-oncle, le maître apothicaire André Martin.
Joseph Lachaud[41] reçut pour parrain Joseph Martin. Sans base de données, il aurait été impossible de déterminer de quel Joseph Martin il s'agissait, mais en dissipant au mieux les ambiguïtés, nous trouvons bien ce Joseph Martin, bourgeois de La Tour-d'Aigues et fils d'André Martin et de Geneviève Danjou. La marraine est Delphine Darbon, épouse de Jean Charles Turrier, veuf en premières noces de Jeanne Lachaud, tante du père de l'enfant. Un moyen d'intégrer cette deuxième épouse dans la parentèle élargie des Lachaud.
Au baptême d'André Lachaud[42], le parrain fut un prêtre, André Martin, probablement le fils d'André et de Geneviève Danjou né en 1691. Quant à la marraine, Magdeleine Durand, elle est l'épouse de François Martin, fils d'André et de Geneviève Danjou.

Les liens continuent donc de se maintenir et le parrainage est l'occasion pour les familles de renforcer leurs alliances. Le point d'orgue des alliances entre les Martin et les Lombard se situe en 1776 (montrant par-là la pérennité de ces liens complexes de parenté consanguine renforcée par une parenté spirituelle) lorsqu'Augustin Lombard épousa sa cousine au quatrième degré du côté Martin, Marguerite Jouvent. Les liens étroits entre ces familles sont confirmés par le fait que la grand-mère de l'épouse est la grand-tante de Delphine Fourest qui épousa Gaspard Lombard, frère d'Augustin.

L'endogamie sociale et géographique semble prédominer. Mais c'est un renforcement d'alliances qui permit à la famille Lombard, extérieure au bourg, extérieure au départ à la religion catholique, de s'intégrer durablement dans la commune de La Tour-d'Aigues.
Alors que Stéphane Minvielle, à partir de son étude des élites bordelaises, conclut que « la place de la parenté spirituelle ne s'avère pas centrale dans les dynamiques familiales[43] », nous concluons, quant à nous, que la parenté spirituelle vient en renforcement de la parenté consanguine, comme un rappel de celle-ci afin d'éviter la distension des liens. La parenté spirituelle est ainsi un élément central dans la compréhension de la pérennité (ou non) des liens familiaux.

              b. La fidélité de la famille Ginies

Une famille est particulièrement importante dans la compréhension de l'intégration de la famille Lombard à La Tour-d'Aigues : les Ginies. Étudiée sous l'angle de l'alliance spirituelle et matrimoniale, cette famille révèle les liens étroits qui pouvaient exister entre certaines familles.
« L'an que dessus et le vingt huit du courant apres trois publiquation faicte pandant trois dimanches consecutif sans qu'il nous et apert aucun empechement canonique et légitime non plus que costé du jeune homme ainsin qu'il nous apert par sa l'atestation de son curé Riere nous et conjoint en fasse de nostre sainte mere l'Eglise et nobnostant l'oposition frivolle du Claude Genies frere d'Anne Genies [biffé : son f] une des parties que la partie a faict l'ou paroit devant nous ... une paranté d'aliance attandu que son pere dise-il ne luy a pas faict toute l'honneur qu'il demandoit mé come le doute de cette paranté a esté desidée par monseigneur monsieur de Julias grans vicaire et mesire Leget preste superier du seminaire d'Aix nous avons passé outre et cella par ordre de monsieur le gran vicaire nostre superier et la desision dudit messire Leget et d'autres savans personnages come il pert avons par ledit ordre dudit le gran vicaire Riere nous Antoine Lombard [biffé : fils] aget environ vingt deux ans travailleur fils legitime naturel de Solamon travailleur et de Louise Martin du lieu de La Tour d'Aigues d'une part et honeste fille Anne Genies legitime naturelle d'Antoine aussi travaille et a fue Françoise Morine de ce lieu de La Bastidonne de Savery d'autre le tout  au consantement des parties de leurs parens presant et de temoins soubsigné[44]. »

Lors de ce mariage qui unit la famille Lombard et la famille Ginies, le frère de l'épouse, Claude, affirme deux choses essentielles :
— Il y aurait une alliance précédente entre la famille Ginies et la famille Lombard,
— Il aurait été délaissé par son père.

Et effectivement, on l'a montré plus haut, Salomon II Lombard a épousé une Ginies à La Bastidonne le 16/11/1667, acte situé dans les registres de baptêmes des années 1657-1658. Ceci aurait pu induire en erreur le curé, Claude Dominique Bouzon, qui n'aurait pas retrouvé l’acte de mariage. Quoi qu'il en soit, il est impossible que les parties ne soient pas au courant puisque Salomon II Lombard, veuf de Jeanne Ginies, est présent au mariage ! Mais Claude Dominique Bouzon peut-il ignorer ce mariage qui engendra pourtant Jean, en 1669 ? Nous nous permettons d’en douter, d’autant que Claude Dominique Bouzon est issu d'une vieille famille de La Tour-d'Aigues qui dut ainsi connaître les Lombard. Ainsi, la parenté est-elle connue de tous mais seul le frère de l'épouse, parce qu'il ne reçoit pas tout « l'honneur » qu'il mériterait de la part de son père, le dit tout haut et s'oppose donc à ce mariage — qui fut tout de même célébré.
Mais pourquoi déclarer qu'il est délaissé par son père ? Peut-être faut-il voir là une importante implication des Ginies dans la vie des Lombard.
Dès le contrat de mariage entre Salomon I Lombard et Elizabeth Arnaud[45] en 1645 est présent comme témoin Jean Ginies, marchand. En 1673[46], au second mariage de Salomon II Lombard, veuf Ginies, avec Louise Martin, est présent Antoine Ginies, le père d'Anne. Il avait été aussi présent au contrat de mariage[47] entre Jean Garcin et Anne Lombard. Plus encore, Antoine Lombard, l'époux d'Anne Ginies, a reçu pour marraine à son baptême[48] Françoise Maurin, qui est en fait la mère de la susdite Anne Ginies.
Comment expliquer cette proximité entre ces deux familles ? D'après le CM Garcin-Lombard, Antoine Ginies était baile de La Bastidonne. Salomon I Lombard a été présenté comme argentier de la duchesse de Créquy. Il a aussi été lieutenant de juge de Lourmarin[49], baile de Lourmarin[50], bourgeois de Lourmarin[51], qualifié dans un acte d'écuyer[52]… Une position enviable, de nombreuses terres dans les communes du Luberon, dont la bastide des Lombards au quartier du Réal, à La Tour-d'Aigues, font de cette famille, au moins au début, un parti intéressant, même si les Lombard souffrirent certainement de l'échec de la diffusion du protestantisme à La Tour-d'Aigues qui les contraignit à retourner dans le giron de l'Église et devait entamer leur position de force dans les alliances matrimoniales et l'accès aux professions.

              c. Une ouverture
                                                  
Les Lombard finirent par parfaitement s'inscrire dans la communauté de La Tour-d'Aigues comme le témoignent les parrainages et les mentions comme témoins dans les mariages. Avant son mariage avec Jeanne Jullien, Nicolas Lombard, fils unique d'Antoine et d'Anne Ginies, fut témoin à de nombreux mariages et parrains de plusieurs enfants.
En 1718[53], il fut témoin au mariage de Marc Mayen et d'Elizabeth Voulaire. L'époux est originaire de La Bastide-des-Jourdans, soit une commune, certes proche de La Tour-d'Aigues, mais éloignée du bastion familial de la bastide des Lombards, située près de La Bastidonne. Nicolas Lombard était maître maçon et sa présence peut signifier la protection et l'appui d'un plus puissant auprès de ce couple qui engendra des travailleurs. En quelque sorte, il s'agirait d'une légitimation auprès de la communauté du mariage. Le même cas se présente quelques mois plus tard avec le mariage[54] de Jean Falician et Anne Gaudin dont la seule fille mariée épousa[55] Christophe Villamus, travailleur. En 1719, il fut témoin d'autres mariages, toujours avec la même position de supériorité sociale : le remariage[56] de Claude Ricard et de Marthe Peyron, le mariage[57] d'Antoine Parrimond et de Jeanne Audibert ou encore d'Elzéar Figuière et de Louise Vial[58]. Même chose en 1720 avec le mariage[59] de Pierre Ricard et de Marie Silvy.
Il semble tisser des liens d'amitié avec Michel Carbonel, maçon comme lui, dont il est témoin à son mariage[60] avec Louise Brun.
Nicolas Lombard devient aussi parrain de plusieurs enfants, Antoine Rougier en 1725[61] qu'il coparraine avec Bernardine Constans, petite-fille d'un maître chirurgien et l'épouse de Jean Sauvat, fils du maître maçon Victor Sauvat. Il coparraine avec Lucrèce Brun, épouse du ménager Augustin Mouret, un autre enfant en 1726[62]. Dans les mois qui suivent, Nicolas Lombard coparraine avec Anne Richier, fille de Jean François, qui épousa[63] en 1728 Joseph Jayne, d'Auriol, un garçon nommé Nicolas Carbonel[64]. De nouveau parrain en 1728 de Nicolas Royer[65] et Nicolas Étienne[66], qui ont respectivement pour marraine Magdeleine Garcin, sa cousine (fille de Jean Garcin et d'Anne Lombard) et Anne Aubion, Nicolas Lombard s'inscrit durablement dans la société de La Tour-d'Aigues et n'a même plus besoin de prendre épouse dans la communauté puisqu'il part se marier à Pertuis avec Jeanne Jullien[67].

Il serait possible, par une étude des parrains des nombreux enfants de Nicolas Lombard et Jeanne Jullien de montrer le maintien de cette diversité. À la fois figure d'autorité (lors des mariages), et parrain d'enfants, Nicolas Lombard est l'exemple même de l'intégration réussie dans la communauté, bien qu'il ait été orphelin de père à l'âge d'un an et que sa mère ait été de La Bastidonne et non de La Tour-d'Aigues.

IV. Le parrainage comme consolidation des fiançailles

En épluchant les BMS de La Tour-d'Aigues, en en faisant le relevé systématique, l'on se rend compte que de futurs mariés sont présents ensemble en tant que parrains.

En 1695, au baptême de Jean Ravel[68], sont parrain et marraine Jean Garcin et Anne Lombard. Une étude qui s'arrêterait ici montrerait d'éventuels liens entre les parrains et entre ces derniers et le baptisé ou ses parents. Cependant, deux ans et demi après les faits, le parrain et la marraine se marièrent… Ceci était interdit avant le Concile de Trente (1563). En effet, le mariage entre le parrain et la marraine d’un même enfant était prohibé au nom de la compaternitas directa. De même la fraternitas, c'est-à-dire le lien « fraternel » entre le fils spirituel et le fils naturel d'un homme ou d'une femme entraînait une interdiction du mariage. Cette dernière fut aussi supprimée lors du Concile de Trente. C'est dire alors l'importance de l'alliance spirituelle et de la création d'une véritable famille. Après le Concile, l'on remarque, du moins à La Tour-d'Aigues, qu’un grand nombre de parrains et de marraines d’un même enfant, qu’on peut supposer fiancés à ce moment-là, seront de futurs époux.
On le note en 1695, soit vers le début de notre période, mais on le note également plus tardivement. En 1778, soit près d'un siècle plus tard, Gaspard Lombard et Delphine Fourest sont les parrain et marraine de Joseph Gaspard Brunet[69]. Le mariage entre Gaspard Lombard et Delphine Fourest fut célébré l'année suivante[70].

Cette présence de liens de fiançailles interroge l’historien puisqu’on ne saurait attribuer au hasard des cas si fréquents à La Tour-d'Aigues sur une si longue période.
Peut-être faut-il voir là une représentation symbolique du futur rôle de parents que les fiancés auront à jouer. Ainsi seraient-ils parents spirituels avant d'être parents naturels. Ceci rendrait alors centrale la figure trop souvent négligée du parrainage à l'époque moderne.

Conclusion

C’est en dépouillant systématiquement un bourg puis en reconstituant les familles qu’un tel travail de précision a pu être effectué. Malgré les limites de la méthode, c’est-à-dire le fait de se concentrer sur de la micro-histoire, nous pensons qu’il a été possible d’aborder la « macro-histoire », et d’émettre des hypothèses globales. À partir de travaux antérieurs comme ceux de Stéphane Minvielle, il a été montré que souvent le baptême est vu comme « accessoire », comme un lien faible dans une parenté plus resserrée. Mais les travaux récents, notamment de Guido Alfani, montrent bien que ce lien est plus complexe. Ce que nos recherches montrent est un lien fort, sur plusieurs générations, parfois par enchevêtrement des alliances. Le baptême devient l’expression, peut-être favorite, d’une amitié entre deux familles. Parfois ce sont les liens de clientèle qui sont prégnants, comme ce fut le cas avec Salomon Lombard et Anne de La Magdeleine de Ragny, duchesse de Lesdiguières ou entre les Flory et les Hardy. Parfois est-ce un lien d’amitié comme celui des Lombard et des Ginies. Parfois encore, est-ce le moyen d’intégrer une branche dans la communauté à l’image de la famille Martin.
Il faut chercher le lien moins entre le baptisé et ses parrains qu’entre ces derniers et les parents du baptisé. C’est ainsi que se dévoilent les stratégies économiques ou de prestige. Cependant, le lien entre le baptisé et ses parrains n’est pas si faible que cela ; outre l’excellente remarque de Stéphane Minvielle sur la possible mort rapide des parrains, surtout s’il s’agit de grands-parents ou de personnes âgées, les parrains et notamment la marraine sont présents dans certains actes. Parfois on n’en trouve pas trace, mais l’absence de trace n’est pas une trace de l’absence. D’autres fois, le lien est à chercher entre le parrain et la marraine, comme lors de la consolidation de fiançailles. En effet, nous l’avons montré, un parrain et une marraine peuvent être fiancés et seraient ainsi des parents spirituels avant de devenir des parents naturels. L’aspect de parents dans la relation spirituelle qui lie le baptisé à ses parrains est ainsi fort.


[1] Pour une excellente présentation des travaux réalisés et de la généalogie intellectuelle des historiens actuels du baptême, se reporter à Guido Alfani, Philippe Castagnetti et Vincent Gourdon, « Introduction », dans Guido Alfani,, Philippe Castagnetti et Vincent Gourdon (dir.), Baptiser. Pratique sacramentelle, pratique sociale (XVIe-XXe siècles), Saint-Étienne, Presses Universitaires de Saint-Étienne, 2009, p.9-35.
[2] Jean-Pierre Bardet, « Angelots, famille, patrie : parrains et marraines à Bouafles (Eure) au XVIIIe siècle », dans Guido Alfani,, Philippe Castagnetti et Vincent Gourdon (dir.), Baptiser. Pratique sacramentelle, pratique sociale (XVIe-XXe siècles), Saint-Étienne, Presses Universitaires de Saint-Étienne, 2009, p.167-184 (p.171 pour cette citation).
[3] AD84, Acte de baptême d'Anne Lombard, 12/09/1646, La Bastidonne.
[4] http://art.rmngp.fr/fr/library/artworks/madeleine-de-bonne-marquise-de-crequy-ou-crequi_peinture-technique Consulté le 31/05/2016 12:39.
[5] La bibliographie sur Lesdiguières est assez volumineuse. Des renseignements divers sont disponibles dans des ouvrages. Cependant, le meilleur ouvrage et le plus récent est celui de Stéphane Gal, Lesdiguières. Prince des Alpes et connétable de France, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 2007.
[6] AD59, Acte de baptême d'André François Valentin, 30/10/1760, Valenciennes, paroisse Saint-Nicolas.
[7] AD59, Acte de baptême d'Alexandrine Elizabeth Flory, 29/07/1764, Valenciennes, paroisse Saint-Nicolas.
[8] AD59, Acte de baptême d'Antoinette Barbe Louise Flory, 17/04/1767, Valenciennes, paroisse Saint-Nicolas.
[9] Guido Alfani, Padri, padrini, patroni. La parentela spirituale nella storia, Venise, Marsilio, 2007.
[10] Stéphane Minvielle, « La place du parrain et de la marraine dans la vie de leur filleul(le). L'exemple des élites bordelaises au XVIIIe siècle », dans Guido Alfani, Philippe Castagnetti et Vincent Gourdon, Baptiser. op. cit., p.243-260 (p. 257-258 pour cette citation).
[11] Stéphane Minvielle, ibid., p.260.
[12] AD84, CM entre Claude Pourpe et Marie Vespier, 02/02/1640, 3 E 69/276, f°47 (48 recto pour cette citation).
[13] Sylvie Perrier, Des enfances protégées. La tutelle des mineurs en France (XVIIe-XVIIIe siècles), Paris, Presses Universitaires de Vincennes, 1998.
[14] Nous reprenons ici l'expression de Stéphane Minvielle.
[15] AD84, CM entre Jacques Gueidan et Marguerite de Lheraud, 19/02/1640, 3 E 69/276, f°81.
[16] Claire Lemercier, « Analyse de réseaux et histoire de la famille : une rencontre encore à venir ? », Annales de démographie historique, 2005/1, p.7-31.
[17] Claire Lemercier et Claire Zalc, Méthodes quantitatives pour l'historien, Paris, La Découverte, 2008.
[18] Il a été choisi car ses frères sont restés célibataires et sa sœur est partie vivre avec son époux à Céreste où elle fit souche.
[19] AD84, Acte de mariage de Salomon Lombard et de Louise Martin, 05/02/1673, La Tour-d'Aigues
[20] Nous ignorons la date de ce mariage. Jean Anselme est confirmé comme beau-frère de Louise Martin dans l'acte de mariage de cette dernière.
[21] AD84, Acte de mariage d'Antoine Mure et d'Elizabeth Martin, 05/05/1670, La Tour-d'Aigues.
[22] Le mariage se fit peut-être à Pertuis d'où sont originaires la plupart des membres de la famille Danjou.
[23] AD84, acte de mariage de Gaspard Jouvent et de Véronique Martin, 06/02/1679, La Tour-d'Aigues.
[24] AD84, acte de mariage de Jean Pierre Carbonel et de Suzanne Martin, 24/04/1686, La Tour-d'Aigues.
[25] AD84, acte de baptême de Catherine Lombard, 11/03/1674, La Tour-d'Aigues.
[26] AD84, acte de baptême d'Anne Lombard, 04/03/1676, La Tour-d'Aigues.
[27] AD84, acte de baptême de Jean André Lombard, 07/09/1678, La Tour-d'Aigues.
[28] AD84, acte de baptême de Joseph Lombard, 04/12/1685, La Tour-d'Aigues.
[29] AD84, acte de baptême d'Anne Lombard, 28/09/1681, La Tour-d'Aigues.
[30] AD84, acte d'inhumation de Thérèse Anselme, 18/10/1748, La Tour-d'Aigues.
[31] Filiation donnée par son acte de mariage avec Claude Trouchet : AD84, acte de mariage de Claude Trouchet et de Thérèse Anselme, 24/11/1692, La Tour-d'Aigues.
[32] AD84, acte de baptême de Louis Lombard, 10/10/1688, La Tour-d'Aigues.
[33] AD84, acte de baptême de Louis Lombard, 30/10/1689, La Tour-d'Aigues.
[34] AD84, acte de baptême d'Anne Lombard, 28/09/1681, La Tour-d'Aigues.
[35] AD84, acte d'inhumation d'Anne Lombard, 21/08/1720, La Tour-d'Aigues.
[36] AD84, acte de mariage d'André Lachaud et d'Anne Lombard, 09/02/1706, La Tour-d'Aigues.
[37] Fils de Mathieu Mure et d'Elizabeth Lachaud.
[38] AD84, acte de mariage d'Antoine Mure et d'Elizabeth Martin, 05/05/1670, La Tour-d'Aigues.
[39] AD84, acte de baptême de Louise Lachaud, 28/10/1707, La Tour-d'Aigues.
[40] AD84, acte de baptême d'Étienne Lachaud, 07/12/1709, La Tour-d'Aigues.
[41] AD84, acte de baptême de Joseph Lachaud, 11/10/1711, La Tour-d'Aigues.
[42] AD84, acte de baptême d'André Lachaud, 19/08/1718, La Tour-d'Aigues.
[43] Cf. supra.
[44] AD84, acte de mariage d'Antoine Lombard et d'Anne Ginies, 28/01/1704, La Bastidonne.
[45] AD84, CM de Salomon Lombard et de Louise Arnaud, 02/04/1645, 3 E 55/412 f°290.
[46] AD84, acte de mariage de Salomon Lombard et de Louise Martin, 05/02/1673, La Tour-d'Aigues.
[47] AD84, CM de Jean Garcin et d'Anne Lombard, 20/04/1698, 3 E 69/347 f°31.
[48] AD84, acte de baptême d'Antoine Lombard, 05/05/1680, La Tour-d'Aigues.
[49] AD84, Mégerie entre Salomon Lombard et Simon Bertin, 23/05/1643, 3 E 42/196 f°333.
[50] AD84, Obligation pour Salomon Lombard, 17/10/1634, 3 E 42/188, f°715.
[51] AD84, Obligation pour Salomon Lombard, 17/05/1623, 3 E 42/177, f°275.
[52] AD84, Achat pour Salomon Lombard, 09/06/1620, 3 E 42/175 f°349.
[53] AD84, Acte de mariage de Marc Mayen et d'Elizabeth Voulaire, 12/12/1718, La Tour-d'Aigues.
[54] AD84, acte de mariage de Jean Falician et d'Anne Gaudin, 06/02/1719, La Tour-d'Aigues.
[55] AD84, acte de mariage de Christophe Villamus et de Magdeleine Falician, 06/11/1741, La Tour-d'Aigues.
[56] AD84, acte de mariage de Claude Ricard et de Marthe Peyron, 08/05/1719, La Tour-d'Aigues.
[57] AD84, acte de mariage d'Antoine Parrimond et de Jeanne Audibert, 10/07/1719, La Tour-d'Aigues.
[58] AD84, acte de mariage d'Elzéar Figuière et de Louise Vial, 18/11/1719, La Tour-d'Aigues.
[59] AD84, acte de mariage de Pierre Ricard et de Marie Silvy, 24/06/1720, La Tour-d'Aigues.
[60] AD84, acte de mariage de Michel Carbonel et de Louise Brun, 15/10/1725, La Tour-d'Aigues.
[61] AD84, acte de baptême d'Antoine Rougier, 14/03/1725, La Tour-d'Aigues.
[62] AD84, acte de baptême de Joseph Mayenc, 23/03/1726, La Tour-d'Aigues.
[63] AD84, acte de mariage de Joseph Jayne et d'Anne Richier, 01/12/1728, La Tour-d'Aigues.
[64] AD84, acte de baptême de Nicolas Carbonel, 02/07/1726, La Tour-d'Aigues.