mardi 30 octobre 2018

Génétique et généalogie : Le retour

Peu de temps après le précédent billet (NB : j'ai commencé à travailler cet article y a 2 mois et, à cause d'une surcharge agrégative, je le redécouvre aujourd'hui !!) et suite à de nombreux commentaires sur les réseaux sociaux, parfois très pertinents, j'ai décidé d'approfondir mon argumentaire et surtout de me renseigner et de comprendre davantage votre avis.

Il faut dire que j'avais écrit cet article sans chercher à lire des avis sur la "généalogie génétique" et en me fondant sur mes connaissances et mon travail sur la parenté, que ce soit d'un point de vue historique ou anthropologique.

Cette fois-ci, je vais vous mettre des liens vers quelques articles. Vous savez, on lit souvent, à droite à gauche des articles ou des messages de personnes souhaitant des normes communes en généalogie. Gestion des sources, arbre universel, classement des documents. C'est oublier, à mon avis, que la généalogie n'a pas une méthodologie propre. Pour cela, il faudrait la théoriser et avoir un consensus chez les chercheurs. Et quand bien même, comme l'Histoire, on aurait la généalogie universitaire d'un côté et la généalogie comme loisir de l'autre, les deux pouvant se croiser mais jamais totalement fusionner.
En effet, impossible de dénier à Stéphane Bern ou Lorant Deustch une certaine pratique de l'Histoire. Histoire loisir, histoire vulgarisée, histoire blockbuster, mais histoire quand même. Et intuitivement, vous savez qu'il y a une différence entre un livre de Lorant Deutsch et une thèse sur les outils de la paysannerie en Neustrie.

C'est pourquoi, que ce soit clair, je n'émets aucun jugement de valeur sur les généalogistes ayant telle ou telle pratique. Ca m'empêche pas de considérer la psychogénéalogie comme du charlatanisme ou la "généalogie génétique" comme autre chose que de la généalogie. J'essaie d'étayer mes opinions avec un argumentaire auquel vous pouvez ou non adhérer : je n'ai pas la science infuse, ne suis pas plus légitime qu'un autre et au final, mon côté "anarchiste" me pousse à dire que chacun fait bien ce qu'il veut !

Mais revenons à vos commentaires et articles sur la question. Ce qui m'a le plus intéressé dans le (peu) que j'ai lu, c'est la possibilité de trouver des cousins grâce à l'ADN. Il peut y avoir d'autres utilités comme la vérification d'une légende familiale.
Comme vous pouvez le constater, la généalogie génétique a pour principal attrait la recherche de collatéraux (qui sont probablement généalogistes s'ils ont voulu passer ces tests). De collatéraux contemporains, du moins.
Les résultats nous donnent un indice. Machin serait votre cousin à la 6e génération. A vous de trouver ensuite le lien de parenté exact, le chemin dans vos arbres qui vous relie.
Ca reste une information, comme un article de journal, un acte, des notes sur une feuille volante. Cette information peut avoir un intérêt généalogique, tout comme un article de La Provence sur une minoterie du XIXe siècle, tout comme... tout en fait.
Comme en Histoire, tout matériau peut être utilisé. Mais une pierre gravée n'est pas de l'Histoire, tout comme un acte de baptême n'est pas de la généalogie.

La généalogie est la manière, tout à fait humaine, d'agencer les informations par recoupements en vue d'établir une parenté. Et c'est cela qui était au coeur de mon précédent article : la parenté en généalogie. D'Averne et d'Armorique, dans un article fort intéressant, parle de "généalogie administrative". Je rejette complètement l'expression, mais pour en arriver là, il développe une réflexion que je rejoins. La parenté n'est pas une expression biologique en généalogie.
Dans le précédent article, je vous ai expliqué en quoi on avait des a priori scientistes sur des réalités anthropologiques. Le tabou de l'inceste était l'exemple. Pourquoi les animaux, d'eux-mêmes (donc sans élevage de "races"), n'ont pas ce tabou ? Pourquoi serait-ce seul l'être humain qui subirait d'éventuelles conséquences immédiates avec un enfant difforme ou malade ? L'inceste est au coeur de la parenté chez l'être humain... du moins son tabou. Très rares sont les cas d'incestes approuvés. Je ne connais pas toutes les civilisations et toutes les sociétés humaines qui ont existé ou existent encore, mais nous connaissons tous le cas des Pharaons. On faisait pas plus incestueux. Ramsès II qui faisait des gosses à sa mère, ses soeurs, filles et petites-filles, par exemple. Mais Pharaon n'était pas humain, il n'était pas considéré comme tel. Par effet de miroir, il pouvait et devait transgresser ce qui caractérisait ses sujets. On trouve la même chose dans les mythologies grecques et romaines avec des incestes légitimes.
Alors pourquoi l'inceste dans cet article ? Pour vous montrer qu'on ne fonde pas notre conception familiale sur des raisons biologiques. L'inceste est tabou pour des raisons d'alliances matrimoniales et de survie de la famille. On parle d'échange des filles. En somme, on accepte de donner sa soeur à un autre homme qui en échange donne sa propre soeur. Cela permet l'alliance avec une autre famille et empêche l'isolement et donc à terme, l'extinction. Cela permet de former des sociétés humaines. L'inceste, d'ailleurs, a besoin d'une réglementation : cela montre qu'il n'est pas évité "naturellement". L'inceste a lui-même plusieurs définitions. A Athènes n'était pas incestueux un mariage entre demi-frère et demi-soeur s'ils avaient le même père ; à Sparte, c'était la même mère. La société chrétienne a interdit pendant longtemps les mariages entre cousins, même éloignés, avant de procéder à des dispenses nous informant que l'inceste concernait outre les ascendants et les descendants, les frères et soeurs (y compris "demi), tandis que le mariage oncle/nièce, tante/neveu pouvait se faire avec une dispense.

Mais revenons à l'ADN ! Le blog Aventures généalogiques propose un article qui évoque aussi ce que je viens de dire. En filigrane que l'ADN peut être un "outil" (je dirais plutôt une information). L'auteur dit que cela peut corroborer ou infirmer des filiations plus ou moins lointaines. A travers un recoupement de données, sur un échantillon colossal de la population, ça peut. Du moins, génétiquement.

Car je ne vous parlais pas de "tabou de l'inceste" au milieu d'un article sur la "généalogie génétique" pour faire genre : "Hey, regarde comme je m'y connais !"
Non.
Si je vous parle de tout ça, c'est pour faire d'abord une confession : la génétique peut venir à l'appui d'une thèse généalogique. Oui, j'avoue ! C'est normal puisque la plupart du temps vos parents sont vos géniteurs et ainsi de suite. Il y a donc de bonnes chances que vous puissiez confirmer une filiation civile par une filiation génétique et donc trouver des cousins.

Mon opposition à la "génétique" comme généalogie repose, vous l'aurez compris, sur ce qu'est une famille, ce qu'est une filiation.
La "dérive scientifique" de la famille qui deviendrait simplement biologique oublie que la famille n'existe pas. Enfin... elle n'existe pas naturellement au sens où on l'entend. Être d'une même famille passe d'abord par une reconnaissance réciproque (tu es de ma famille, et l'autre dit la même chose) qui se base sur une filiation proche, lointaine, qu'elle soit naturelle ou adoptive et par un tas d'autres machins comme, par exemple, le partage de rites religieux, d'un même toit, la reconnaissance de la société, etc.

Il me semble que depuis pas mal de temps, notamment depuis les numérisations, les généalogistes sont passés à autre chose qu'à l'alignement de noms et de dates dans un "arbre". C'est ce que je défends depuis des années sur ce blog : le généalogiste a évolué. Il se rapproche de l'historien, il devient historien.
Malgré tout, le XXe siècle est celui du scientisme, idéologie abandonnée par les chercheurs (comme la sociobiologie, le darwinisme social, etc) mais pourtant, toujours bien ancrée dans les mentalités. La science détiendrait la vérité, la vérité sur "pourquoi la Terre tourne" aussi bien que sur "la famille", "la littérature", "la société", etc.
La généalogie, l'histoire, mais aussi la sociologie, l'économie, la littérature, la linguistique et la philosophie ne sont pas des sciences physiques. Ces dernières émettent des "lois" ou par exemple utilisent dans leur procédé l'observation. J'ai jamais observé les populations hongroises du Moyen-âge, de mon côté. Les sciences physiques/mathématiques et les sciences humaines/sociales travaillent ensemble (histoire de l'environnement par exemple, études quantitatives, etc.). Il ne faut pas pour autant croire que certaines sont au-dessus des autres parce qu'elles font une science qui implique des lois.

La généalogie doit se dégager de cette impression que la biologie va leur dire d'où ils viennent. Car, s'ils le croient, alors le généalogiste donnera raison à celui qui se moque en disant : "La généalogie ça sert à rien, on est tous de la famille de Lucy" (remplacez Lucy par Adam et Eve ou peu importe). L'ADN est utile dans les recherches sur plusieurs points : trouver un collatéral ou identifier une maladie génétique. Mais j'ai bien l'impression que chez beaucoup, cette quête est présente par "intégration" des conceptions biologisantes de la société.
On l'a vu quand il a été question de faire des tests ADN aux immigrés pour prouver que machin était le fils de machin2. On le voit toujours quand on affirme que la filiation adoptive de deux hommes ou deux femmes (comme parents) est contraire à la Nature (Gaïa, si tu me lis). Il s'agit de propos ignorants, ignorants de ce qu'est une société ou une famille et qui plaquent sur la biologie (et la plupart des biologistes aimeraient qu'on leur foute la paix, afin qu'ils puissent continuer leurs recherches) leur idéologie.

Pendant longtemps, les femmes étaient cloîtrées chez elle et ne pouvaient pas voir d'hommes sans l'accord de leur mari (et sous son étroite surveillance). Pourquoi ? Parce que, oui, l'homme voulait être sûr d'être le père de l'enfant. Pour diverses raisons, d'ailleurs, dont l'orgueil, le souhait d'avoir sa propre descendance, mais aussi pour des raisons d'ordre et d'héritage. Pour autant, l'homme pouvait refuser de reconnaître son enfant dans les sociétés anciennes. En Grèce, 10 jours après la naissance de l'enfant, le père choisissait si oui ou non il était le père. Il pratiquait un rite (l'amphidromie) dans lequel il présentait l'enfant qu'il acceptait au foyer en lui faisant faire le tour de ce dernier. S'il refusait de reconnaître l'enfant, il l'exposait. Chez les Na (en Chine), il n'y a même pas de mot pour "père", car l'enfant n'en a pas (les femmes ne se marient pas, le terme "mari" n'existant pas non plus ; les femmes sont "visitées" par un amant dans leur chambre). Quelle est la famille de ses Na ? L'enfant (ego) a une mère, des frères et soeurs, une grand-mère, des oncles et tantes. Si vous lui faites un test ADN et que vous dites à ego que son père est son voisin, il vous rira au nez (si tant est que vous soyez apte à expliquer la notion de père dans une langue où le mot et donc le concept sont absents).

La génétique est liée à la reproduction de l'espèce. La famille et la société caractérisent l'être humain. Pour éviter de faire un article encore plus long, je vais simplifier à outrance.
La généalogie génétique a des attraits et peut faire des ponts avec la généalogie. Mais la généalogie génétique est une généalogie des gènes, des chromosomes, etc. L'être humain en ce qu'il se différencie d'un castor reste inconnu (puisqu'ils ont le même comportement de reproduction).
La généalogie, au sens historique, replace la filiation dans la société. On remet l'enfant à ses parents, à ses frères, soeurs, etc. Non pas pour faire un arbre sans autre intérêt que de décorer le salon, mais pour essayer de replacer un ancêtre, un individu, dans un contexte. C'est une généalogie comme science humaine. Elle vise à savoir d'où l'on vient et surtout comment "l'on vient" : les processus, les motivations, les raisons d'une alliance, l'éducation, etc.

Si je simplifie, si je suis un peu radical, c'est parce que le choeur semble unanime. Tout le monde défend la génétique comme la généalogie de demain.
Il faut être conscient de l'avancée grandiose des sciences biologiques, de l'apport des recherches ADN pour la médecine et même pour certains généalogistes qui trouvent des cousins (ou un frère comme j'ai vu récemment !).
Mais il faut aussi être conscient que la génétique ne vous permettra pas de savoir ce qu'est une famille, ce qu'est une société. Que la génétique appliquée à la généalogie n'est pas la généalogie pratiquée depuis des siècles. 
Vous aurez autre chose.
Quelque chose qui ne tient pas compte de la famille.
Mais vous aurez autre chose, et ce "autre chose" reste à définir.

Pour conclure, j'aimerais donner un avis très personnel sur la démarche en elle-même. Parce que je ne m'oppose pas forcément à la légalisation de ces tests ou à leur utilisation. Chacun fait bien ce qu'il veut et, si je prends la plume, c'est plutôt pour donner voix à une autre conception de la famille et de la société.
Cet avis particulier, donc, concerne la peur que je peux avoir. Je ne vois pas du tout comme rassurant que les gens donnent leur ADN pour un loisir et pour des résultats aussi faibles. J'y vois comme le fichage parfait des individus. Tout problème génétique, toute caractéristique, éventuellement toute origine, tout ça est donné à des organismes qui collectent les informations. Et oui, j'espère bien qu'aucune organisation (gouvernementale ou non) mal-intentionnée n'aura jamais accès à ces données. Surtout lorsque l'on sait que votre ADN donne des indications sur tous vos proches. En somme, je crains que ces tests "pour la généalogie", donnés volontairement, soient à terme un danger.

samedi 1 septembre 2018

L’anti-généalogie : quand la génétique s’en mêle


Après une longue absence, Sacrés Ancêtres ! revient rien que pour vous, chers lecteurs ! Cela fait 8 ans désormais que le blog existe et il s’en est passé des choses durant toutes ces années dans le petit milieu de la généalogie.

Il y a notamment cette mode de la « généalogie génétique ». Le principe ? Envoyer des échantillons salivaires et recevoir des résultats vous disant de quelles zones géographiques vous êtes originaire.

Dans cet article, je ne chercherai pas à contredire ou à soutenir l’aspect scientifique de ce genre de données. Outre que je ne suis pas biologiste, ça ne m’intéresse pas vraiment. Vous pourrez trouver sur Internet des développements plus ou moins longs là-dessus et aussi beaucoup d’interrogations de personnes qui ont des « interprétations » différentes de leurs résultats suivant les compagnies, ou des frères et sœurs aux résultats différents. Visiblement, il y a un problème lors de l’interprétation des résultats qui peuvent vous dire dans la compagnie A que vous êtes majoritairement nord-africain et dans la compagnie B majoritairement scandinave. Mais admettons que tout cela s’améliore. Est-ce de la généalogie ?

Non.

La « généalogie génétique » n’est pas de la généalogie. Et si vous trouvez un intérêt dans vos résultats, ce ne sera pas un intérêt généalogique.

Pourquoi ? Parce que la généalogie n’est pas une histoire de gènes justement. Déjà, aucune entreprise ne vous fournira d’arbre généalogique, aucune entreprise ne vous fournira de localisation précise, de dates précises et encore moins d’explications sur la vie de vos ancêtres. Mais ça… à la limite…

Le véritable problème de ces tests ADN vient d’une pensée terriblement ancrée dans les populations occidentales depuis un siècle : le scientisme et la biologie comme vérités sur l’être humain. L’être humain a des particularités, comme le langage, la vie en société évoluée, la conscience de soi, etc. N’en déplaise aux antispécistes qui considèrent que la vie d’un humain ne vaut pas plus que celle d’une crevette. Le fait d’être en société et d’avoir des comportements sociaux particuliers par exemple, font que l’être humain ne peut être réduit à sa composante biologique. En gros, le fait de parler, d’écrire sont permis par des aspects biologiques mais ne déterminent pas la « qualité » d’une phrase ou d’un texte. Sinon, on peut mettre sur le même plan biologique la rédaction d’un élève de 5e et l’œuvre de Voltaire. Ils ont cinq doigts à chaque main, les utilisent de telle ou telle façon, etc.

Je vous vois, au fond de la classe en train de vous dire : « Mais quel est le rapport ? »

Le rapport ? C’est la même chose pour la parenté, donc pour la généalogie. On ne peut pas réduire un père à son apport en spermatozoïdes. Le « père » est en cela différent du « géniteur ». Le père est celui qui est reconnu comme tel par lui et par les autres. Parfois il n’est pas le géniteur et d’ailleurs, parfois il le sait et d’autres fois, non.

Quand on fait une généalogie, on se base sur des documents. Et ces documents sont normatifs. Ils servent à établir une nationalité, une parenté, une reconnaissance, servent aussi à donner un nom et à établir une succession. Et le généalogiste, comme l’historien, doit garder un esprit critique face à d’éventuelles falsifications, etc. Mais ça reste marginal. Dans la grande majorité des cas, les registres paroissiaux, d’état-civil, notariés, etc., ne sont pas falsifiés et le croisement de données permet de vérifier cela ou de corriger une erreur (donc non-voulue).

En gros si les documents vous disent que Jean Dupont est fils de Louis Dupont et de Marie Durand, c’est ainsi. C’est ainsi que la société l’a accepté, ce sont probablement les personnes qui ont élevé l’enfant, lui ont donné un nom de famille, etc. Ils ont éduqué l’enfant de telle manière, ce qui a des répercussions sur la manière dont cet enfant élèvera les siens. Du moins, c’est en partie par son éducation familiale que l’on connaît mieux l’ancêtre.

Admettons que demain, vous exhumiez Jean Dupont et son père Louis. Et que vous trouvez que Louis n’est pas le géniteur. Est-ce que ça lui enlève sa qualité de père ? En somme, est-il toujours le père de Jean ? Oui. Car la société, l’État, l’ont reconnu comme tel. On peut chercher le géniteur, notamment pour mieux connaître la mère, voir si le géniteur a eu d’éventuels liens avec l’enfant. Mais ça ne fera pas de lui le père.

La généalogie est une science historique, humaine et sociale. En cela, elle cherche à comprendre le passé. Et si l’on a un doute sur le géniteur, il faut l’exprimer pour les raisons sus-évoquées. Malgré tout, l’aspect généalogique ne change pas. Louis Dupont reste le père de Jean.

Cela peut paraître contre-intuitif. Il faut comprendre que la parenté est faite de normes sociales qui n’ont rien à voir avec la biologie. L’être humain, s’il reste une réalité biologique, se hisse au-dessus en établissant des normes parce que son esprit, parce que la société le permettent. Réduire l’être humain à sa biologie, c’est le déshumaniser. Ainsi, le généalogiste accepte que les parents de l’enfant sont les parents sans se poser la question de savoir si c’est le facteur qui a mis enceinte madame ou si les bébés ont été échangés ou Dieu sait quoi !

Comme je le disais, depuis plusieurs décennies fleurissent les arguments socio-biologiques « naturel » ou « contre-nature ». Le but étant de renvoyer à un ordre « naturel » des choses, ou se basant sur un hypothétique passé. Ces arguments sont stupides. Pendant longtemps, l’État-Civil français nommait le père de l’enfant comme étant le mari de l’accouchée. Et qu’importe si la dame avait 100 amants ou si l’époux était parti en guerre y a un an. Comme vous le voyez, la vraisemblance n’est pas toujours de mise. Mais cela est fait pour des questions de normes sociales, de vie en société. Aujourd’hui, fait-on passer des tests de paternité à chaque naissance ? Non et heureusement.

La parenté n’est pas génétique et ne l’a jamais été. Elle est sociale. Sont les parents ceux qui sont considérés comme tel par les membres de la société, par eux-mêmes et par leurs enfants.

Le discours « biologisant », qui en soi n’a que peu de liens avec la recherche scientifique, tente de rendre tout comportement humain « scientifiquement explicable ». Demandez autour de vous : Pourquoi les mariages incestueux sont interdits ? La réponse ultra-majoritaire sera : Parce que les enfants sont difformes. Outre que ce fait est contestable, les supposées difformités d’enfants n’ont rien à voir. Toutes les sociétés humaines, de tout temps, ont un tabou de l’inceste. Et c’est bien plus probablement lié à une réalité anthropologique que je vous invite à découvrir dans les livres de Lévi-Strauss. On remplace donc une réalité humaine (l’inceste comme un repliement sur sa famille qui empêcherait les alliances, les échanges et qui conduirait à la perte de la cellule familiale, donc comme un mécanisme essentiel de survie d’une famille dans une société) par une pseudo-réalité biologique. On fait la même chose en généalogie où on essaie de remplacer la réalité sociale de la parenté par un discours « naturaliste ».

Pour conclure ce trop long article, je précise que je n’ai rien contre les sciences dites « dures ». Si je ne suis pas très doué dans certaines, je trouve toujours intéressant de lire des publications sur les dernières découvertes ou des ouvrages de vulgarisation. Non, le problème vient de charlatans qui vont vous ouvrir les chakras ou libérer vos fluides animaux mais aussi de personnes, parfois scientifiques doués, qui ont une quête du pouvoir et qui souhaitent ramener toutes les connaissances, tous les faits, dans leur domaine, quitte à déformer la réalité.

La « généalogie génétique » n’a donc aucun rapport avec la généalogie que nous pratiquons. Ce n’est pas non plus une sous-catégorie de la généalogie. Ce n’est pas non plus une branche parallèle reliée à l’Histoire. Ce sont des tests ADN qui peuvent, s’ils sont correctement interprétés, vous dire de quelle vague peuplade vous venez. Peuplade à l’échelle de « la Scandinavie », « l’Afrique du Nord » sans époque précise.

Ça peut être une curiosité amusante, mais ce n’est pas de la généalogie.

dimanche 28 janvier 2018

Tous descendants de Charlemagne ?

Une vidéo a été publiée il y a quelques heures sur Youtube par le célèbre youtubeur Léo Grasset disant que nous sommes tous de sang royal.
S’appuyant sur une démonstration statistique et sur des publications scientifiques, nous voilà tous descendants de Charlemagne.

Est-ce vrai ?

La démonstration est simple. On aurait 1 billion de sosas à l’époque de Charlemagne, soit bien plus que d’habitants à l’époque. Donc tous les habitants de l’Europe du IXe siècle ayant toujours une descendance seraient nos ancêtres.
De plus, statistiquement, il y aura moins de chances de descendre de Charlemagne que le nombre d’atomes dans l’Univers

Mais voilà, il y a un petit problème… Si Léo Grasset ne méconnaît pas l’implexe (l’endogamie ou le mariage entre cousins plus ou moins lointains), il en méconnaît la fréquence et l’importance. Et nous aussi. En effet, comment savoir si tel paysan du XIVe siècle dont nous n’avons pas trace dans nos documentations s’est marié avec sa cousine germaine ou une illustre étrangère ? Car ce n’est pas la même chose.

Si j’épouse ma cousine germaine, nos enfants auront moins d’ancêtres différents que si j’épouse une étrangère.

On peut descendre 60, 100 voire plus de fois d’un même ancêtre à la 10e génération. Alors, à la 40e, il ne reste plus grand-monde… On réduit drastiquement le nombre d’ancêtres réels à l’époque de Charlemagne. Plus encore, dans certaines régions où l’endogamie était très importante, ou dans certains milieux sociaux, on peut très bien se retrouver à descendre de paysans qui vivaient déjà dans le coin au IXe siècle sans avoir de sang carolingien.

Si l’exogamie a toujours existé et est le fait même de toute société humaine comme nous le dit Lévi-Strauss il faut prendre en compte tellement de paramètres qu’il est impossible de déterminer qui est l’ancêtre de qui à quelle époque. La statistique donne des pistes, mais ce n’est que de la statistique, ce n’est pas forcément la réalité.

Les généalogistes connaissent cette assertion disant que 9 européens sur 10 descendent de Charlemagne, tout comme ils attribuent à La Bruyère cet adage « Tout homme descend d’un roi et d’un pendu ».

Cela montrerait déjà que La Bruyère n’avait pas besoin des dernières publications scientifiques en anglais pour dire ce qui est logique : l’exogamie conduit à des surprises généalogiques. Mais pas forcément celles que l’on croit. On peut très bien descendre de Charlemagne ou de saint Louis ou simplement descendre de braves cultivateurs franc-comtois.

Après, on pourrait dialoguer sur la méthode. Est-ce que faire de la statistique en partant de Charlemagne et en disant qu’il y a moins de chances de descendre de lui que de se prendre une météorite sur le coin de la figure est une bonne méthode ? N’est-ce pas comme dire, tels les frères Bogdanov, que Dieu existe puisqu’il n’y avait presque aucune chance, en partant du Big-Bang que l’on arrive jusqu’à nous, êtres humains plus ou moins évolués… Finalement, c’est laisser de côté le simple hasard pour certains, ou les paramètres socio-historiques pour d’autres.

Regardons par exemple le cas islandais. Dans ce beau pays, l’endogamie a été telle jusqu’à aujourd’hui, qu’il y a été développé une application permettant de savoir quel est le degré de cousinage avec le garçon ou la fille que tu viens de rencontrer. Mais du coup, moi, qui suis de Marseille, avec mon nom qui fleure bon la carbonara, quelles sont mes chances d’avoir un ancêtre islandais au temps de Charlemagne ? Et mieux, d’avoir comme ancêtres, tous les Islandais (ayant toujours une descendance) du IXe siècle ?
Les chances ne sont pas nulles, mais il faut prendre en compte de très nombreuses données.

Personnellement, je pense qu’il y a de grandes chances qu’une large majorité d’européens descende de Charlemagne. Mais la majorité n’est pas l’unanimité. Et enfin, quoi de mieux pour nous prouver votre ascendance carolingienne, que de faire votre arbre ?
Car après tout, l’intérêt de la généalogie, c’est de pouvoir prouver (dans la mesure du possible) telle ou telle filiation, de mieux connaître la vie de nos aïeux. Il ne faut pas nier l’intérêt de la généalogie, même si les chances d’avoir Charlemagne dans l’ « album de famille » étaient de 100%, car c’est le chemin qui est intéressant, pas forcément la destination. Sinon, à quoi bon regarder Titanic si l’on sait déjà que le bateau va couler ? Ou un film sur la Seconde guerre mondiale en sachant déjà que les Allemands vont la perdre ?

Finalement, cette vidéo a une grande utilité (en plus de la bienveillance de sa vulgarisation), celle, peut-être, de vous pousser à vous intéresser à vos origines, quelles qu’elles soient. Et peu importe, au final, si vous descendez de Charlemagne ou de son valet de chambre, tant que vous prenez du plaisir à chercher.


Voir aussi mon article de 2015 qui tente de vous montrer qu'il n'est pas non plus farfelu d'affirmer descendre de Charlemagne : Sacré Charlemagne, sacré ancêtre !